A E R O P L A S T I C S
Rue Blanche 32 Blanchestraat | 1060 Brussels | Belgium
T 32(0)25372202 | F 32(0)25371549

WONDERLAND
ENGLISH TEXT - TEXTE FRANÇAIS

Exposition jusqu’au 6 mai 2002

Les petites figurines sont accrochées très haut sur le mur de l’escalier, maintenues à distance de la paroi de manière presque invisible. Elles ressemblent aux Indiens et cow-boys de notre enfance, à ce détail près que les personnages sont ici vêtus à la mode du 11 septembre, et qu’ils sont la représentation en trois dimensions de ce que nous n’avons pas cru voir dans les journaux. A ces simples mortels, Jon Haddock oppose les figurines de trois acteurs qui tombent bras et jambes écartés, confiants du happy end qui les attend, des chutes de cinéma – mais on se demande quand même si, eux aussi, ne vont pas rater le matelas. Dans le terrier du lapin, sa robe retient Alice le temps de la descente vers le Pays des Merveilles ; dans Alice in World Trade Center, rien n’est moins sûr.
Avec cette installation, le ton est donné pour une exposition qui mêle allègrement ironie féroce, humour et autodérision, un voyage dans un Pays des Merveilles tel que Jérôme Jacobs aime les imaginer pour la galerie Aeroplastics. Car dans ce Wonderland, l’Apocalypse n’est jamais loin. Les frères Chapman, qui ont récemment produit une version nazifiée du Jardin des Délices de Bosch dans un immense diorama, s’attachent ici à illustrer à leur manière les Désastres de la Guerre de Goya, avec des figurines sorties tout droit du rayon jouets d’un supermarché dont on préfère ne pas connaître le gérant. La même scène de torture et de massacre se trouve multipliée à l’infini, la reproduction mécanisée de l’objet renvoyant à l’inlassable répétition des actes de barbarie dont l’humanité ne se lasse pas. Dans ce vaste théâtre macabre, le politique – ou l’apolitique – se retrouve bien souvent sur le devant de la scène ; Jiri David exprime dans la série " No compassion " son idée d’un repentir universel, avec les photographies retravaillées des acteurs de ce grand jeu géopolitique, dans lequel la très relative honorabilité des uns (Bush, Poutine, Sharon, Jean-Paul II, …) côtoie ce que (plus ou moins) tout le monde s’accorde à considérer comme l’expression du Mal absolu (Ben Laden, Saddam Hussein, …) – la présence de Kofi Annan ou du Dalaï Lama dans cette assemblée pouvant revêtir diverses interprétations. Tous nous regardent avec des yeux pleins de larmes : au gré de l’actualité, ou des motivations des uns et des autres, libre au spectateur de décider ce qui les pousse à un tel désespoir.
Pour qui souhaiterait trouver le salut dans un quelconque retour vers une nature vierge et innocente, les photomontages de Marnie Weber offrent une alternative inattendue. Dans ses sous-bois se répète à l’infini le même corps nu et lascif d’une asiatique nubile (le goût du Lewis Carroll photographe pour les fillettes dévêtues continue d’alimenter bien des rumeurs, vraisemblablement infondées, sur sa sexualité). Alice termine attachée à un arbre dans une mise en scène digne d’Araki, entourée des gentils animaux de la forêt. Quant aux dromadaires de salon de Jean-François Fourtou, à mi-chemin entre jouet et exercice de taxidermie, ils voisinent avec des petits chiens toilettés, figés pour l’éternité, qui ont tout l’air d’avoir été empaillés par quelque maîtresse inconsolable de leur mort prématurée. Autrement plus sensible, le travail d’Alexandra Vogt explore également les relations qui se nouent entre l’homme et l’animal de compagnie, dans sa série de photographies de la jeune Eva et de Toni, son cheval blanc. La référence au conte de fée, au désir de liberté, se double ici d’une évocation de la peur du passage à l’âge adulte et d’une volonté de se protéger contre le monde extérieur – " sur une frontière entre Bilitis et Blue Velvet ".
L’exposition témoigne également du retour en force de l’autoportrait dans le champ des pratiques contemporaines, même s’il s’agit là d’un héritage ancien. Lorsque, dans son premier autoportrait connu, Rembrandt se représente en armure, il ne cherche pas à faire croire qu’il a atteint un rang social qui n’est pas le sien, mais simplement à réaliser un tableau qui sera vendu comme " portrait d’un jeune noble " - qui plus est, avec un modèle bon marché. Par contre, lorsqu’il se montre, à la fin de sa vie, sous les traits du vieillard Zeuxis, il désire clairement associer son nom à celui du grand peintre de l’Antiquité. Yasumasa Murimara reprend à son compte cette pratique du travestissement, dans ses autoportraits en Marylin, Sylvia Kristel ou Marlène Dietrich. Il va même au-delà, dans la mesure où, en plus de la référence à la star, il se mesure au talent du photographe qui a réalisé ces célébrissimes clichés – la quintessence de la vanité et du narcissisme. Dans ce domaine, le cas d’Anthony Goicolea est plus complexe, qui clone sa propre image et recompose des scènes dans lesquelles il joue simultanément tous les rôles. Son physique d’éternel adolescent l’autorise à traiter, sur un mode tragi-comique, de tous les thèmes liées à l’éveil vers l’âge adulte, en particulier les questionnements sur une sexualité ambiguë ou bridée par les conventions sociales. Leur côté très artificiel confère à ces mises en scène une profondeur et une complexité inattendue. Dans un registre similaire, Pépé Smith incarne tour à tour les différents membres d’une même famille, la père, la mère et les deux enfants, dans des clichés dont la destination finale – le dessus de la cheminée – est tout trouvé. Elle se jette aussi, littéralement, sous les pieds des visiteurs, qui la piétinent, couverte de pansements, sur une sorte de paillasson posé à même le sol.
Deux photographies, tirées de la série Something more de Tracy Moffat, apparaissent comme un écho aux préoccupations de l’artiste, née de mère aborigène, pour les conflits interraciaux qui traversent la société australienne contemporaine. D’une part, une mise en scène très sophistiquée, pour une image de douceur qui semble tirée d’un film romantique des années soixante – mais pas de happy end sur la route de Brisbane, en noir et blanc. Plus oedipien dans son rapport à l’autoportrait, Robert Melee centre sa pratique sur les relations qu’il entretient avec sa mère, qu’il se photographie nu sur les genoux de celle-ci, ou qu’il se filme occupé à la remonter, ivre morte, le long d’un escalier menant à sa chambre.
Les Beatles-ventriloques de Laurie Simmons illustrent le travail mené par l’artiste depuis plusieurs années sur le thème des " dummies " - la connotation péjorative du terme prenant ici tout son sens (on ne manquera pas d’y voir également une référence aux programmes télévisuels de notre enfance). L’érotisme discret des dessins de Tracy Nakayama trouve un écho particulier dans la vidéo de Guy Richard Smit, sans laquelle aucun des protagonistes – deux hommes et une femme – ne semble vraiment prêt à passer à l’acte. Enfin, à la complexité baroque du film d’Olaf Breuning, s’oppose la légèreté du montage vidéo conçu par Laone Lopes pour Wonderland : une salle de danse, l’apprentissage de la révérence et la véritable histoire d’Alice – un peu de douceur dans un Pays des Merveilles qui en a décidément bien besoin…
P.-Y. Desaive


info@eroplastics.net
www.aeroplastics.net